Prendre les problèmes à la racine : à propos des jeunes femmes et du féminisme radical

Grasping Things at the Root: On Young Women & Radical Feminism is now available in French! Many thanks to TradFem for the translation.


 

Brève présentation : un certain nombre de jeunes femmes ont communiqué avec moi depuis un an en me demandant ce à quoi ressemblait le fait d’être ouvertement radicale au sujet de mon féminisme. Voir des jeunes femmes se rallier au féminisme radical me rend optimiste pour l’avenir. Mais que celles-ci aient peur de manifester publiquement un féminisme radical est tout à fait inquiétant. Voilà pourquoi cet article est dédié à l’ensemble des jeunes femmes assez audacieuses pour poser des questions et contester les réponses reçues.


 

Pourquoi le féminisme radical est-il attaqué à ce point ?

Holy Cow! Too Funny!!!!!!

Le féminisme radical n’a pas bonne presse. Ce n’est pas exactement un secret : l’affirmation ignoble de l’idéologue de droite Pat Robertson selon laquelle l’agenda féministe « …encourage les femmes à quitter leur mari, assassiner leurs enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir lesbiennes » a donné le ton aux échanges généraux à propos du féminisme radical. Si le point de vue de Robertson sur notre féminisme frôle la parodie, sa misogynie, agrémentée d’une lesbophobie flagrante, a également servi à discréditer le féminisme radical comme suspect.

En effet, si le féminisme radical peut être rejeté comme un complot sinistre ou ciblé comme une simple blague, cela évite à la société de répondre à une foule de questions difficiles à propos de sa structure patriarcale. Il en résulte que le pouvoir n’a pas à être redistribué, ce qui permet de bloquer toute remise en question ennuyeuse pour les membres des classes oppresseures. La diabolisation du féminisme radical est un moyen très efficace d’entraver tout changement politique important, de maintenir le statu quo. Il est donc prévisible que la droite conservatrice s’oppose au féminisme radical.

Ce qui est souvent plus difficile à prévoir, ce sont les propos venimeux adressés au féminisme radical par la gauche progressiste, dont on s’attend à ce qu’elle soutienne une politique de justice sociale. L’atteinte de cette justice par les femmes appelle notre libération du patriarcat, y compris celle des contraintes du genre, qui est à la fois une cause et une conséquence de la domination masculine. Mais quand on se penche sur les raisons de l’hostilité de la gauche, elle devient tristement prévisible.

Deux facteurs ont permis à cette gauche de légitimer son opposition au féminisme radical. C’est d’abord la manière dont la politique de libération a été fragmentée par le néolibéralisme et remplacée par ce que Natasha Walter a appelé la politique du libre choix. Le choix personnel, et non le contexte politique, est devenu l’unité d’analyse préférée du discours féministe. Par conséquent, toute analyse critique des choix personnels, comme le préconise le féminisme radical, est devenue un facteur de discorde, malgré sa nécessité pour impulser tout changement social d’importance. Le deuxième facteur est la généralisation progressive d’une interprétation queer du genre. Au lieu de considérer celui-ci comme une hiérarchie qu’il faut contrer et abolir, la politique queer positionne le genre comme une forme d’identité, un simple rôle à performer ou à subvertir. Cette approche a pour effet ultime de dépolitiser le genre (ce qui est loin d’être subversif) en fermant les yeux sur son rôle dans le maintien de l’oppression des femmes par les hommes. Ce sont alors les féministes critiques du genre qui sont traitées comme l’ennemi, plutôt que le genre lui-même.

Conséquemment, nous nous retrouvons aujourd’hui dans un contexte où le féminisme radical est attaqué d’une extrémité à l’autre du spectre politique. Dans les médias sociaux, on a l’impression que les féministes radicales sont tout aussi susceptibles d’être prises à partie par des féministes s’autoproclamant queer que par des militants masculinistes – la principale différence entre les deux groupes étant que les masculinistes ne cachent pas, eux, leur détestation des femmes.

Les jeunes femmes sont particulièrement dissuadées de se rallier au féminisme radical. On nous a nourries de mots-clés sans substance comme « choix » et « empowerment », et on nous a incitées à poursuivre l’égalité au lieu de la libération. À partir des années 90, le féminisme a été présenté comme un label et diffusé par le monde du commerce et au moyen de slogans, plutôt qu’un mouvement social ayant pour but de démanteler le patriarcat capitaliste de la suprématie blanche (bell hooks).

guerilla girlaLa troisième vague du féminisme a été commercialisée comme une solution de rechange marrante au caractère sérieux de la deuxième vague, systématiquement calomniée comme sévère et sans joie. Certaines manifestations de l’oppression des femmes, comme l’industrie du sexe, ont été relookées comme autant de choix triviaux offrant un potentiel d’autonomisation (Meghan Murphy). Si les jeunes femmes ne sont pas disposées à accepter la danse-poteau et la prostitution comme autant de divertissements inoffensifs, nous risquons d’être dénoncées comme tout aussi rabat-joie que les femmes de la deuxième vague ; on nous refuse l’étiquette honorifique de « fille cool » et tous les avantages qui accompagnent le fait de ne pas contester le patriarcat. Ce n’est pas une coïncidence si des accusations lancées de façon routinière aux féministes radicales, comme celle de « puritaine » ou « bourgeoise à collier », sont lourdes de misogynie et d’âgisme : si les féministes radicales sont présumées être des femmes plus âgées, la logique du patriarcat exige que le féminisme radical soit ennuyeux et dépassé. Le désir de l’approbation masculine, inculqué de force aux jeunes filles dès la naissance, et la menace tacite d’être associée à des femmes plus âgées servent à empêcher les jeunes femmes de s’identifier au féminisme radical.

Si le féminisme libéral a séduit un vaste auditoire, c’est précisément parce qu’il ne menace pas le statu quo. Si les puissants sont à l’aise avec une forme particulière de féminisme – le féminisme libéral, le féminisme corporatif de l’adage « lean in », le féminisme qui se dit prosexe – c’est parce que ces formes de féminisme ne présentent aucun défi pour les hiérarchies où s’ancre leur pouvoir. Pareil féminisme ne peut permettre aucun changement social important et est donc incapable d’aider une classe opprimée, quelle qu’elle soit.

Quelles conséquences négatives a le fait de manifester un féminisme radical ?

Les réactions que suscite le fait de se manifester comme radicale sont particulièrement désagréables. Sans mentir, cela peut s’avérer intimidant au début. Mais avec le temps, cette peur reculera, voire se dissipera complètement. Vous allez arrêter de penser « Je ne pourrais jamais dire cela » et commencer à vous demander : « Pourquoi ne l’ai-je pas dit plus tôt ? » La vérité exige d’être dite, qu’elle soit ou non rassurante. Les réactions et les violences adressées aux féministes radicales sont de pures et simples tactiques de censure. Qu’elle provienne de la droite conservatrice ou de la gauche féministe queer, cette réaction de backlash (Susan Faludi) est une façon de supprimer des voix de femmes dissidentes. Constater cette dynamique a un effet libérateur, tant sur le plan personnel que politique. Sur le plan personnel, on reconnaît que la bonne opinion qu’auraient de vous des misogynes a bien peu de valeur. Sur le plan politique, il devient manifeste que prendre la parole est un acte de résistance. Vous allez simplement cesser graduellement de vous en faire.

Par contre, assumer la haine que des gens vous portent est un processus énergivore. À un certain moment, vous vous rendrez compte que vous n’êtes pas obligée de supporter ce fardeau et vous vous donnerez la permission de le déposer. Consacrez plutôt cette énergie à votre bien-être. Lisez un livre. Jouez d’un instrument. Parlez avec votre mère. Faites vos ongles. Écoutez en rafale une série télévisée comme The Walking Dead. Le temps que vous passez à vous inquiéter de ce que les gens disent de vous est une ressource précieuse qui ne peut être récupérée. Ne leur faites pas le cadeau de votre inquiétude, c’est exactement ce qu’ils veulent. Chassez les gens hostiles de votre espace mental.

Vous avez peur d’être qualifiée de TERF (féministe radicale trans-exclusive). Soyons réalistes : cette peur d’être stigmatisée comme TERF est ce pour quoi tant de féministes craignent de se montrer ouvertement radicales et sont de moins en moins disposées à reconnaître le genre comme une hiérarchie. Et il est normal de ressentir cette peur, dans une dynamique qui a pour but de vous effrayer. Cependant, la peur doit être mise en perspective. La toute première fois où l’on m’a traitée de « TERF » était pour avoir partagé une pétition d’opposition aux mutilations génitales féminines sur le réseau Twitter. Et quand j’ai souligné que les filles à risque de MGF l’étaient précisément du fait d’être nées femmes dans le patriarcat, et que les filles mutilées étaient souvent de couleur, vivant souvent dans le Sud global (Gayatri Spivak) – et donc peu avantagées par le « privilège cis » – les accusations se sont poursuivies, se répandant comme une traînée de poudre. Comme je ne me suis pas repentie pour avoir diffusé cette pétition, comme je n’ai pas condamné d’autres femmes pour sauver ma peau au tribunal de l’opinion publique, cela a continué. Le fait d’être lesbienne (une femme qui éprouve une attraction homosexuelle, c’est-à-dire désintéressée par les rapports sexuels impliquant un pénis) n’a fait qu’attiser les flammes. On peut aujourd’hui trouver mon nom sur diverses listes de personnes blackboulées ou bloquées aux quatre coins d’Internet, ce qui est assez drôle. Parfois, il faut vraiment en rire, c’est la seule façon de conserver son équilibre.

Ce qui est moins amusant, c’est de se faire dire que l’on est dangereuse. Il existe une notion insidieuse voulant que toute féministe qui interroge ou critique une perspective queer sur le genre constitue une sorte de menace pour la société. Des femmes ayant consacré toute leur vie adulte à mettre fin à la violence masculine contre les femmes sont maintenant décrites, sans aucune trace d’ironie, comme étant « violentes ». Au plan politique, il est inquiétant que tout désaccord sur la nature du genre soit défini comme une violence au sein du discours féministe. Il y a quelque chose d’indéniablement orwellien à qualifier de violentes les personnes qui s’opposent à des violences, dans la novlangue pratiquée par la politique queer. Présenter comme violentes les féministes critiques du genre occulte la réalité que ce sont des hommes qui exercent l’écrasante majorité des exactions infligées aux personnes trans ; ce faisant, on supprime toute possibilité pour les hommes d’être tenus responsables de cette violence. Les hommes ne sont pas blâmés pour leurs actes, quels que soient les dommages qu’ils causent, alors que les femmes sont souvent brutalement ciblées pour nos idées. À cet égard, le discours queer reflète fidèlement les normes établies par le patriarcat.

Le féminisme radical est généralement traité comme synonyme ou indicatif d’une transphobie, une accusation profondément trompeuse. Le mot transphobie implique une répulsion ou un dégoût qui n’existent tout simplement pas dans le féminisme radical. Je veux que toutes les personnes qui s’identifient comme trans soient à l’abri de tout tort, persécution ou discrimination. Je veux que toutes les personnes s’identifiant comme trans soient traitées avec respect et dignité. Et je ne connais pas une seule féministe radicale qui défendrait quoi que ce soit de moins. Malgré le désaccord entre les perspectives radicales et queer en matière de genre, cela ne résulte d’aucun fanatisme au sein des premières. L’abolition de la hiérarchie du genre a toujours été un objectif clé du féminisme radical, une étape nécessaire pour libérer les femmes de notre oppression par les hommes.

Comme c’est souvent le cas avec l’analyse structurelle, il faut penser en termes de classe d’oppresseurs et de classe d’opprimé.e.s. Dans le patriarcat, le sexe masculin est l’oppresseur et le sexe féminin l’opprimé – cette oppression a une base matérielle, ancrée dans l’exploitation de la biologie féminine. Il est impossible de détailler les formes d’oppression des femmes sans reconnaître le rôle joué par la biologie et sans considérer le genre comme une hiérarchie. Si les femmes sont privées des mots servant à définir notre oppression, un langage que la politique queer considère comme violent ou intolérant, il est impossible pour les femmes de résister à notre oppression. C’est là que réside la tension.

joan jettEn fin de compte, se faire insulter sur Internet est un coût que je suis plus que disposée à payer si c’est le prix nécessaire pour faire obstacle à la violence infligée aux femmes et aux jeunes filles. Si ce n’était pas le cas, je ne pourrais pas me qualifier de féministe.

Ai-je choisi de me manifester publiquement comme radicale ?

À aucun moment n’ai-je pris la décision de me manifester publiquement comme radicale. Même dans sa forme la plus basique, mon féminisme comprenait que la « positivité sexuelle » et la culture porno étaient en train de reconditionner l’exploitation des femmes comme « autonomisantes », et que les discussions sans fin sur le libre choix ne servaient qu’à occulter le contexte où ces choix étaient effectués. Je me souviens également de ma perplexité à voir les mots sexe et genre utilisés indifféremment dans le discours contemporain, alors que le premier désigne une catégorie biologique et le deuxième, une construction sociale fabriquée pour permettre l’oppression des femmes par les hommes. Je trouvais profondément déconcertant le fait de voir le genre traité comme une provocation amusante ou, pire, comme quelque chose d’inné dans nos esprits ; après tout, si le genre était naturel ou inhérent, il en irait de même du patriarcat. J’étais consciente que l’on traitait mes points de vue comme démodés, mais, même si cela tendait à m’isoler, je n’étais pas troublée par la tension entre mes opinions et ce que je reconnais aujourd’hui comme l’idéologie féministe libérale.

International-Feminism-01Ce n’est qu’en retrouvant des féministes radicales sur le réseau Twitter que j’ai compris que beaucoup de féministes contemporaines réfléchissaient selon le même cadre, bref, que ces idées n’existaient pas uniquement dans des livres écrits quelque vingt ans avant ma naissance. Je ne dis pas cela pour décrier le féminisme des années 1970, mais plutôt pour souligner une nostalgie presque attendrie dans ma conceptualisation de cette époque et de la politique qu’elle a mise au monde. La deuxième vague me donnait l’impression d’avoir eu lieu incroyablement loin – y réfléchir me faisait penser à une fête à laquelle vous êtes déjà quelques décennies en retard… C’était à mes yeux comme si le féminisme des idées et des actions radicales avait disparu. Aujourd’hui, je me rends compte que c’est exactement ce que les jeunes femmes sont amenées à penser, dans l’espoir que nous allons nous faire une raison et accepter notre oppression au lieu de la défier à la racine.

Ayant grandi et affiné mes idées, il semble maintenant peu probable que j’aurais trouvé une place si j’avais été dans ce contexte : en comparaison d’autres féministes lesbiennes, je suis assez apolitique en ce qui concerne la sexualité : je ne suis toujours pas convaincue qu’il est possible de choisir d’être lesbienne, je ne sais pas si je choisirais de l’être si cette option existait (il y a un attrait indéniable au fait d’être un peu plus « intégrée » qu’Autre), et je m’oppose à l’idée que les femmes bisexuelles manquent de courage dans leur praxis féministe, du fait de ne pas « devenir » lesbiennes. Pourtant, je n’aurais pas trouvé ma voie vers de telles conversations sans le féminisme radical exprimé sur Twitter.

Comme ma conscience politique a été catalysée par le féminisme radical de Twitter, une communauté où je continue à trouver stimulation et enchantement, il m’a semblé naturel de participer publiquement à ce discours. J’étais plus soucieuse du développement de mes idées – apprendre auprès d’autres femmes et plus tard, leur communiquer mes réflexions – que d’éventuelles réactions hostiles. De façon peut-être naïve, je n’avais pas pleinement envisagé l’avantage de dissimuler ma conviction politique. Me relier au discours féministe radical, participer à ses idées et communiquer avec leurs adeptes ont toujours été mes priorités. Je n’ai pas envisagé au début la possibilité d’acquérir un profil public, et je considère aujourd’hui le mien comme une séquelle généralement agaçante de ma participation au discours féministe, plutôt qu’un avantage qui vaille la peine d’être entretenu en soi, ce qui est peut-être pourquoi je ne pratique pas d’autocensure en vue de soigner ma popularité.

Y a-t-il des conséquences professionnelles au fait d’être une féministe radicale ?

Cela dépend de ce que vous faites comme métier. D’innombrables féministes radicales ont été signalées à leurs employeurs pour avoir souligné la différence entre les concepts de sexe et de genre. Quand vous travaillez dans le domaine des femmes, être ouvertement radicale présente un risque particulier. De même, les femmes qui sont universitaires ou possèdent une forme ou l’autre de pouvoir institutionnel sont dans une position délicate, face au dilemme de mettre en danger une carrière ou de s’exprimer franchement. Je connais des dizaines de féministes radicales qui réalisent plus d’avancées sociales pour les autres femmes en ne disant rien d’explicitement radical – tout en faisant le travail le plus extraordinaire et le plus nécessaire. Aucun de ces travaux ne serait possible si ces femmes choisissaient de mourir au champ d’honneur de la politique de genre. Un résultat direct d’une telle politique serait des pertes pour d’autres femmes ; qu’il s’agisse de cours d’alphabétisation ou de l’adoption de politiques pour contrer la violence masculine, il y aurait des conséquences très réelles si des femmes secrètement radicales perdaient leurs postes. Il y a des moments où garder le silence est l’option la plus intelligente, en particulier dans les conversations sur la politique de genre, et je ne condamnerai jamais les femmes qui prennent cette décision tactique.

Ma carrière en est une de travailleuse autonome : à cet égard, je trouve utile de n’être redevable qu’envers moi-même. Cela étant dit, une carrière autonome dépend des organisations qui sont disposées à commander mes écrits ou mes ateliers. Le rôle de paria est plutôt contre-productif à cet égard. Il est arrivé que des gens contactent (ou du moins menacent de contacter) des endroits où j’étudie, fais du bénévolat ou écris. Rien n’en est advenu. Pourquoi ? Parce que leurs accusations sont fausses. Je n’ai rien à cacher au sujet du féminisme : il n’y a pas de squelettes dans le placard de ma politique sexuelle. Je ne dirai jamais rien d’autre que ce que je crois, ce que je peux étayer avec des preuves, ce que soutient un corpus important de théorie féministe.

Il est crucial de pouvoir parler avec conviction et de documenter ses dires quand ils sont remis en question. Ces qualités sont aussi celles auxquelles font appel les personnes et les organisations qui m’engagent. Un thème récurrent de ces commissions est qu’au moins une personne au sein de chaque organisation a discrètement exprimé son soutien de mon féminisme radical. Bref, le féminisme radical est moins ostracisant qu’on veut nous le faire croire.

Je suis chargée de produire du travail en lequel je crois. Rien de ce que mes détracteurs disent ou font ne change cette réalité. Pour citer Beyoncé, la meilleure revanche est le papier dont vous disposez.

Comment réagissent les féministes non radicales ?

Assez mal. Pas toujours, mais souvent. Certaines de mes discussions les plus enrichissantes et les plus stimulantes sur le plan de la réflexion ont été avec des femmes qui ne sont pas des féministes radicales, mais qui engagent la discussion de bonne foi. Malheureusement, ces interactions sont la minorité.

Les menaces venues d’inconnu.e.s, tout en étant parfois effrayantes, sont une chose à laquelle je me suis habituée. Je les signale aux autorités compétentes et je poursuis ma route. À la suite de la période d’attaques la plus concentrée que j’aie subie, ce ne sont pas les menaces qui m’ont le plus pesé, mais les réactions des féministes queer et libérales. Certaines d’entre elles se sont publiquement réjouies de ces violences et de leurs conséquences. Leur féminisme est du type qui s’oppose au racisme, à la misogynie, à l’homophobie, etc. jusqu’à ce que ces préjugés nuisent à quelqu’un dont la politique ne s’harmonise pas à la leur. J’ai trouvé cela déconcertant. Préparez-vous à ces moments. Soyez également prêtes à perdre de faux amis.

C’est une position étrange dans laquelle se retrouver. Si l’étiquette TERF vous a déjà été appliquée, elle enlève quelque chose à votre humanité aux yeux du grand public. Vous n’êtes plus considérée comme méritoire d’empathie ou même de décence humaine fondamentale. Cela n’a rien de surprenant, car l’épithète de TERF est souvent accompagnée de menaces et de descriptions explicites de violences. Elle a pour effet de légitimer la violence à l’égard des femmes.

L’insulte TERF fonctionne comme l’accusation de « sorcière » dans la pièce Les Sorcières de Salem. Ce n’est qu’en condamnant d’autres femmes que vous pouvez éviter d’être vous-même condamnée. La panique répandue rend certaines personnes frénétiques. Beaucoup de féministes seront prêtes à vous qualifier de monstre pour sauver leur propre réputation. Elles ne méritent pas votre respect, sans parler du temps qu’il faudrait pour comprendre leurs motifs.

Cela vaut également la peine de se pencher sur les réactions de féministes qui ne sont pas publiquement radicales. Des femmes me confient régulièrement que j’exprime leurs convictions intimes, elles me remercient de prendre la parole, me disent que mes écrits résonnent auprès d’elles. Cela a un côté gratifiant, oui, mais aussi un effet d’isolement. Un courage presque surnaturel est projeté sur les femmes ouvertement radicales, en une forme d’exceptionnalisme souvent utilisée par d’autres femmes pour justifier leur silence. La chroniqueuse Glosswitch parle souvent de ce phénomène et elle a raison : il serait beaucoup plus gratifiant que les femmes qui nous expriment un soutien en privé revendiquent publiquement leur propre politique radicale, si elles sont en mesure de le faire.


Bibliographie

bell hooks. (2004). The Will to Change: Men, Masculinity, and Love

Susan Faludi. (1991). Backlash: The Undeclared War Against American Women

Feminist Current

Miranda Kiraly  & Meagan Tyler (eds.). (2015). Freedom Fallacy: The Limits of Liberal Feminism

Gayatri Spivak. (1987). In Other Worlds: Essays in Cultural Politics

Natasha Walter. (2010). Living Dolls: The Return of Sexism

Hibo Wardere. (2016). Cut: One Woman’s Fight Against FGM in Britain Today


Translation originally posted here.

Original text initially posted here.

Le problème qui n’a pas de nom… parce que le mot « femme » est qualifié d’essentialiste

The Problem That Has No Name because ‘Woman’ is too Essentialist is now available in French! Many thanks to TradFem for the translation.


Voici le troisième de ma série d’essais sur le sexe et le genre. Les deux premiers : 1 (Le sexe, le genre et le nouvel essentialisme) et 2 (Lezbehonest (Parlons franchement) à propos de l’effacement des femmes lesbiennes par la polique queer) sont également affichés sur TRADFEM.

Inspirée par la prise de position de l’autrice Chimamanda Ngozi Adichie sur l’identité de genre et par la réaction qu’elle a suscitée, je parle ici du langage dans le discours féministe et de l’importance du mot femme.


 « Y a-t-il une façon plus courte et non essentialiste de parler de « personnes qui ont un utérus et tous ces trucs »? », a demandé sur le réseau Twitter la journaliste Laurie Penny. À plusieurs égards, la quête de Penny pour trouver un terme décrivant les personnes biologiquement femmes sans jamais utiliser le mot femme décrit le principal défi posé au langage féministe actuel. La tension entre les femmes qui reconnaissent et celles qui effacent le rôle que joue la biologie dans l’analyse structurelle de notre oppression s’est transformée en ligne de faille (MacKay, 2015) au sein du mouvement féministe. Des contradictions surviennent lorsque des féministes tentent simultanément de voir comment la biologie des femmes façonne notre oppression en régime patriarcal et de nier que notre oppression possède une base matérielle. Il existe des points où l’analyse structurelle rigoureuse et le principe de l’inclusivité absolue coexistent difficilement.

Au cours de la même semaine, Dame Jeni Murray, qui anime depuis 40 ans l’émission radio de la BBC « Woman’s Hour », a été prise à parti par des trans pour avoir posé la question suivante : « Est-ce que quelqu’un qui a vécu en tant qu’homme, avec tous les privilèges que cela implique, peut réellement revendiquer la condition féminine? » Dans un article rédigé pour le Sunday Times, Murray a réfléchi au rôle de la socialisation genrée reçue au cours des années de formation dans le façonnement des comportements ultérieurs, en contestant l’idée qu’il est possible de divorcer le moi physique du contexte sociopolitique. De façon semblable, la romancière Chimamanda Ngozi Adichie est présentement mise au pilori pour ses propres commentaires sur l’identité de genre.

Lorsqu’on lui a demandé « La façon dont vous en êtes venue à la condition féminine a-t-elle de l’importance? », Adichie a fait ce que peu de féministes sont actuellement disposées à faire en raison du caractère extrême du débat entourant le genre. Elle a répondu sans détour et publiquement :

« Alors, quand des gens soulèvent la question « est-ce que les transfemmes sont des femmes? », mon sentiment est que les transfemmes sont des transfemmes. Je pense que si vous avez vécu dans le monde en tant qu’homme, avec les privilèges que le monde accorde aux hommes, et que vous changez ensuite de sexe, il est difficile pour moi d’accepter que nous puissions alors comparer vos expériences avec les expériences d’une femme qui a toujours vécu dans le monde en tant que femme, qui ne s’est pas vu accorder ces privilèges dont disposent les hommes. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose d’amalgamer tout cela. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose de parler des enjeux des femmes comme étant exactement identiques aux enjeux des transfemmes. Ce que je dis, c’est que le genre ne relève pas de la biologie, le genre relève de la sociologie. »

Au tribunal de l’opinion queer, le crime d’Adichie a été de différencier, dans sa description de la condition féminine, les personnes qui sont biologiquement des femmes, et élevées en tant que telles, de celles qui passent du statut masculin au statut féminin (et qui étaient, à toutes fins utiles, traitées comme des hommes avant leur transition). Dans le discours queer, les préfixes de « cis » et de « trans » sont conçus pour tracer précisément cette distinction, mais ce n’est que lorsque des femmes féministes précisent et explorent ces différences que leur reconnaissance suscite la colère.

La déclaration d’Adichie est parfaitement logique: il est ridicule d’imaginer que les personnes socialisées et perçues comme femmes au cours de leurs années de formation ont vécu les mêmes expériences que les personnes socialisées et perçues comme hommes. La société patriarcale dépend de l’imposition du genre comme façon de subordonner les femmes et d’accorder la domination aux hommes. Amalgamer les expériences des femmes avec celle des transfemmes a pour effet d’effacer le privilège masculin que détenaient les transfemmes avant leur transition et de nier l’héritage des comportements masculins appris. Cela nie la signification réelle du moyen d’accès à la condition féminine pour façonner cette expérience. Cela nie ces deux ensembles de vérités.

Le site web Everyday Feminism a publié une liste de sept arguments visant à prouver que les transfemmes n’ont jamais détenu de privilège masculin. Cet essai aurait peut-être été plus efficace pour préconiser la solidarité féministe s’il n’avait pas, dès la première phrase, adressé une attaque misogyne et âgiste envers les féministes de la deuxième vague. Dans cet article, Kai Cheng Thom soutient que «[…] si les transfemmes sont des femmes, cela signifie que nous ne pouvons pas bénéficier du privilège masculin – parce que le privilège masculin est par définition une chose que seuls peuvent vivre les hommes et les personnes qui s’identifient comme hommes. »

Voici le nœud de la question – la tension qui existe entre la réalité matérielle et l’auto-identification comme facteurs de définition de la condition féminine. Si la transféminité est synonyme de la condition féminine, les caractéristiques de l’oppression des femmes cessent d’être reconnaissables comme expériences de femmes. Le genre ne peut pas être catégorisé comme un mode d’oppression socialement construit s’il doit aussi être considéré comme une identité innée. Cette lecture efface le lien entre le sexe biologique et la fonction première du genre : l’oppression des femmes au profit des hommes. Comme l’a dit Adichie, cet amalgame est au mieux inutile. Si nous ne pouvons pas reconnaître les privilèges dont disposent les êtres reconnus et traités comme masculins sur leurs homologues féminins, nous cessons de pouvoir reconnaître l’existence du patriarcat.

La biologie n’est pas le destin. Cependant, au sein de la société patriarcale, elle détermine les rôles assignés aux filles et aux garçons à la naissance. Et il existe une différence cruciale dans la façon dont les êtres biologiquement masculins et biologiquement féminins sont positionnés par les structures dominantes de pouvoir, indépendamment de l’identité de genre.

« Les filles sont socialisées de façons nuisibles à leur sentiment de soi, socialisées à s’enlever de l’importance, à se plier aux égos masculins, à penser à leurs corps comme des sites de honte. Arrivées à l’âge adulte, beaucoup de femmes luttent pour surmonter, pour désapprendre une bonne part de ce conditionnement social. Les transfemmes sont des personnes nées hommes et des personnes qui, avant leur transition, ont été traitées en tant qu’hommes par le monde. Ce qui signifie qu’elles ont vécu les privilèges que le monde accorde aux hommes. Cela n’élude pas la douleur de la confusion de genre ou les aspects complexes et pénibles de leur sentiment d’avoir vécu dans des corps qui n’étaient pas les leurs. En effet, la vérité sur le privilège sociétal est qu’il ne concerne pas la façon dont vous vous sentez. Il concerne la façon dont le monde vous traite, les influences subtiles et pas si subtiles que vous intériorisez et absorbez. » –Chimamanda Ngozi Adichie

Si les femmes ne peuvent plus être identifiées comme membres d’une classe de sexe à des fins politiques, l’oppression des femmes ne peut plus être directement abordée ou contestée. En conséquence, les objectifs féministes se trouvent sapés par la politique queer.

La linguiste Deborah Cameron a identifié une nouvelle tendance actuelle, celle de l’« étonnante femme en voie d’invisibilisation ». Elle met en évidence le modèle d’effacement des réalités vécues par les femmes, y compris leur oppression, par un langage neutre à l’égard du genre. Mais alors que la féminité est sans cesse déconstruite dans le discours queer, la catégorie de la virilité demeure, elle, à l’abri de toute contestation.

Ce n’est pas un hasard si la masculinité reste incontestée, même au moment où le mot femme est traité comme offensant et « excluant ». L’homme est présenté comme norme de l’humanité, et la femme comme autre-que-l’homme. En réduisant les femmes à des « non-hommes », comme a tenté de le faire le Parti Vert britannique, en réduisant les femmes à des « personnes enceintes », comme conseille de le faire la British Medical Association, le discours queer perpétue la définition de la femme comme autre. L’idéologie queer pousse les conventions patriarcales à leur conclusion logique en repoussant littéralement les femmes hors du vocabulaire et donc de l’existence.

Définir la classe opprimée en fonction de l’oppresseur, nier aux opprimées le vocabulaire pour parler de la façon dont elles sont marginalisées, ne contribue qu’à ratifier la hiérarchie du genre. Bien que ces changements linguistiques semblent à première vue inclusifs, ils ont pour conséquence imprévue de perpétuer la misogynie.

« Supprimer le mot femme et les termes biologiques de tout échange concernant la condition féminine corporelle semble dangereux, écrit la chroniqueuse Vonny Moyes. Refuser de reconnaître l’anatomie des femmes, leurs capacités reproductives et leur sexualité a longtemps été le fait du patriarcat. Il semble que nous ayons bénéficié de quelques décennies dorées de reconnaissance, et que nous avons pu afficher fièrement notre expérience vécue de la condition féminine corporelle, mais nous devons maintenant abdiquer ce vocabulaire au nom du reste du groupe. Même si la logique semble être aux commandes, il est difficile de ne pas ressentir l’effacement de cet aspect de la condition féminine, avec de troublants échos du patriarcat traditionnel. »

Aborder les questions du sexe biologique et de la socialisation genrée est devenu de plus en plus controversé; les adeptes les plus extrêmes de l’idéologie queer qualifient ces deux thèmes de mythes TERF (un qualificatif péjoratif signifiant « féministe radicale excluant les trans ». On souhaiterait bien un caractère mythique au lien entre la biologie des femmes et notre oppression, ou aux conséquences de la socialisation genrée. Dans un tel scénario, celles qui possèdent un corps féminin, les femmes, pourraient simplement échapper par auto-identification à l’oppression structurelle, et choisir de faire partie de n’importe quel autre groupe qu’une classe opprimée. Mais il est manifeste que l’exploitation de la biologie féminine et la socialisation genrée jouent toutes deux un rôle central dans la création et le maintien de l’oppression des femmes par les hommes.

La politique queer reconfigure l’oppression des femmes comme une position de privilège inhérent, tout en nous privant simultanément du langage requis pour analyser cette même oppression et y résister. Le thème de l’identité de genre laisse les féministes déchirées par une sorte de dilemme : soit accepter que d’être marginalisées en raison de notre sexe constitue un privilège « cis », soit protester et risquer d’être stigmatisée comme TERF. Il n’y a pas de place pour les voix dissidentes dans cette conversation – pas si ces voix sont celles de femmes. À cet égard, il y a très peu de différence entre les normes établies par le discours queer et celles qui régissent les règles patriarcales.

Le mot femme est important. Avoir un nom confère du pouvoir. Comme l’observe Patricia Hill Collins (2000), l’autodéfinition est un élément clé de la résistance politique. Si la condition féminine ne peut être articulée positivement, si elle n’est comprise que comme l’envers négatif de la virilité, les femmes sont maintenues dans la position d’objet. Ce n’est qu’en considérant les femmes comme le sujet – en tant qu’êtres humains auto-actualisés ayant droit à l’autodétermination – que la libération devient possible.

« La force du mot « femme » est qu’il peut être utilisé pour affirmer notre humanité, notre dignité et notre valeur, sans nier notre féminité incarnée ou la traiter comme une source de honte. Ce mot ne nous réduit pas à des ventres ambulants, ni ne nous dé-genre ou dématérialise. C’est pourquoi il est important pour les féministes de continuer à l’utiliser. Un mouvement dont le but est de libérer les femmes ne devrait pas traiter le mot « femme » comme obscène. » (Deborah Cameron)

Sans une utilisation fière et explicite du mot femme, la politique féministe manque de l’ampleur nécessaire pour organiser toute résistance réelle à la subordination des femmes. On ne peut pas libérer une classe de personnes qui ne peuvent même pas être nommées. La condition féminine est dévaluée par ces insidieuses tentatives de la rendre invisible. Si les femmes ne se jugent pas à la hauteur du malaise créé par le fait de nous nommer directement, précisément, nous ne pouvons guère prétendre valoir la peine des difficultés que la libération doit susciter.

Toute éventuelle infraction causée par une référence sans équivoque au corps féminin est peu de chose en comparaison des violences et de l’exploitation de nos corps féminins en régime patriarcal. Comme le dit Chimamanda Ngozi Adichie: « « Parce que tu es une fille » ne constitue jamais une justification de quoi que ce soit. Jamais. »


Bibliographie 

Chimamanda Ngozi Adichie. (2014). We Should All Be Feminists

Chimamanda Ngozi Adichie. (2017). Dear Ijeawele, or A Feminist Manifesto in Fifteen Suggestions

Kat Banyard. (2010). The Equality Illusion: The Truth about Women and Men Today

Deborah Cameron. (2007). The Myth of Mars and Venus: Do Men and Women Really Speak Different Languages?

Patricia Hill Collins. (2000). Black Feminist Thought: Knowledge, Consciousness and the Politics of Empowerment (Second Edition)

Finn MacKay. (2015). Radical Feminism: Feminist Activism in Movement

Natasha Walter. (2010). Living Dolls: The Return of Sexism


 

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Le sexe, le genre, et le nouvel essentialisme

Sex, Gender, and the New Essentialism is now available in French! Many thanks to TradFem for the translation.


Un bref avant-propos : Ce texte est le premier d’une série d’essais sur le sexe, le genre et la sexualité. Si vous êtes d’accord avec ce que j’ai écrit, très bien. Si vous n’êtes pas d’accord avec quoi que ce soit dans ce texte, c’est aussi très bien. Quoi qu’il en soit, votre vie restera intacte après avoir fermé cet onglet, indépendamment de ce que vous pensez de ce billet.

Je refuse de me taire de peur d’être associée au mauvais type de féministe. Je refuse de rester silencieuse au moment où d’autres femmes sont harcelées et maltraitées pour leurs opinions sur le genre. Dans l’esprit de la sororité, ce billet est dédié à Julie Bindel. Il se peut que nous ayons parfois certaines divergences d’opinion, mais je suis très heureuse de son travail pour mettre fin à la violence masculine infligée aux femmes. Pour citer feue la grande Audre Lorde : « Je suis décidée et je n’ai peur de rien. »

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Quand je me suis inscrite pour la première fois en Études de genre, mon grand-père m’a appuyée; il était ravi que j’aie trouvé une orientation dans la vie et acquis une éthique de travail qui ne s’était jamais matérialisée au cours de mes études de premier cycle. Par contre, il s’est dit stupéfait par le sujet. « Pourquoi avez-vous besoin d’étudier ça? », demanda-t-il. « Je peux te dire ceci gratuitement : si tu as des *parties masculines, tu es un homme. Si tu as des *parties féminines, tu es une femme. Il n’y a pas beaucoup plus à en dire. Tu n’as pas besoin d’un diplôme pour savoir cela. »(* Les conventions sociales empêchaient mon grand-père et moi d’utiliser les mots pénis ou vagin / vulve dans cette conversation, ou dans tout autre échange que nous eûmes.)

Ma réaction initiale en a été une de choc: après avoir passé un peu trop de temps sur Twitter, et avoir été témoin de l’extrême polarité du discours entourant le genre, j’étais consciente qu’exprimer pareilles opinions dans les médias sociaux risquait d’exposer son auteur à une campagne de harcèlement soutenue. Puis, comme il était blanc et mâle, je me suis dit que si ‘ai mon grand-père septuagénaire devait s’aventurer sur Twitter, il resterait sans doute à l’abri de ce genre d’agressions, qui sont presque exclusivement adressées à des femmes.

Par ailleurs, le fait d’entendre ce point de vue exprimé avec une telle désinvolture dans le jardin où nous étions ensemble, constituait une échappée des tensions caractérisant le monde numérique, la peur qu’éprouvent les femmes d’être stigmatisées comme étant du « mauvais genre » de féministe et lapidées publiquement en conséquence . Cet échange m’a poussée à considérer non seulement la réalité du genre, mais le contexte du discours entourant le genre. L’intimidation est une puissante tactique de censure : un environnement régi par la peur ne se prête ni à la pensée critique ni à la parole publique ni au développement des idées.

Jusqu’à la fin de sa vie, mon grand-père est demeuré béatement ignorant du schisme que l’idée de genre a créée dans le mouvement féministe, un fossé qui a été surnommé les guerres de TERF. Pour les non-initiées, le mot TERF signifie Radical Feminist Trans-Exclusionary – un acronyme utilisé pour décrire les femmes dont le féminisme critique le genre et préconise l’abolition de sa hiérarchie. La façon dont on devrait aborder le genre est sans doute la principale source de tension entre les politiques féministe et queer.

LA HIERARCHIE DU GENRE

Le patriarcat dépend de la hiérarchie du genre. Pour démanteler le patriarcat – l’objectif de base du mouvement féministe – il faut aussi abolir le genre. Dans la société patriarcale, le genre est ce qui fait du masculin la norme de l’humanité et du féminin, l’Autre. Le genre est ce pourquoi la sexualité féminine est strictement contrôlée – les femmes sont qualifiées de salopes si nous accordons aux hommes l’accès sexuel à nos corps, et de prudes si nous ne le faisons pas – alors qu’aucun jugement de ce type ne pèse sur la sexualité masculine. Le genre est la raison pour laquelle les femmes qui sont agressées par des hommes sont blâmés et culpabilisées – elle « a couru après » ou « elle l’a provoqué » – alors que le comportement des hommes agresseurs est couramment justifié avec des arguments comme « un homme, c’est un homme » ou « c’est fondamentalement quelqu’un de bien ». Le genre est la raison pour laquelle les filles sont récompensées de penser d’abord aux autres et de rester passives et modestes, des traits qui ne sont pas encouragés chez les garçons. Le genre est la raison pour laquelle les garçons sont récompensés de se montrer compétitifs, agressifs et ambitieux, des traits qui ne sont pas encouragés chez les filles. Le genre est la raison pour laquelle les femmes sont considérées comme des biens, passant de la propriété du père à celle du mari par le mariage. Le genre est la raison pour laquelle les femmes sont censées effectuer le travail domestique et émotionnel ainsi que la vaste majorité des soins, bien que ce travail soit dévalué comme « féminisé » et par la suite rendu invisible.

Le genre n’est pas un problème abstraite. Une femme est tuée par un homme tous les trois jours au Royaume-Uni. On estime que 85 000 femmes sont violées chaque année en Angleterre et au pays de Galles. Une femme britannique sur quatre éprouve de la violence aux mains d’un partenaire masculin, chiffre qui s’élève à une sur trois à l’échelle mondiale. Plus de 200 millions de femmes et de filles vivant aujourd’hui ont subi des mutilations génitales. La libération des femmes et des filles de la domination masculine et de la violence utilisée pour maintenir cette disparité de pouvoir est un objectif féministe fondamental – un objectif qui est incompatible avec l’acceptation des limites imposées par le genre comme frontières de ce qui est possible dans nos vies.

« Le problème du genre est qu’il prescrit comment nous devrions être plutôt que de reconnaître comment nous sommes. Imaginez combien nous aurions plus de bonheur, combien plus de liberté pour exprimer notre véritable personnalité si nous ne subissions pas le poids des attentes de genre … Les garçons et les filles sont indéniablement différents au plan biologique, mais la socialisation exagère les différences, puis amorce un processus d’autoréalisation. » Chimamanda Ngozi Adichie, We Should All be Feminists

Les rôles de genre sont une prison. Le genre est un piège construit socialement en vue d’opprimer les femmes comme classe de sexe pour le bénéfice des hommes comme classe de sexe. Et l’importance du sexe biologique ne peut pas être négligée, en dépit des efforts récents pour recadrer le genre comme identité plutôt que comme hiérarchie. L’exploitation sexuelle et l’exploitation reproductive du corps féminin sont la base matérielle de l’oppression des femmes – notre biologie est utilisée comme moyen de domination par nos oppresseurs, les hommes. Même s’il existe un très faible nombre de personnes qui ne s’inscrivent pas parfaitement dans la structure binaire du sexe biologique – les personnes qui sont intersexuées – cela ne modifie pas la nature structurelle et systématique de l’oppression des femmes.

Les féministes critiquent la hiérarchie du genre depuis des centaines d’années, et avec raison. Lorsque Sojourner Truth a déconstruit la féminité, elle a critiqué la misogynie et le racisme anti-Noirs qui façonnaient la définition de la catégorie de femme. Se basant sur ses prouesses physiques et sa force d’âme comme preuve empirique, Truth a observé que la condition de femme ne dépendait aucunement des traits associés à la féminité et a contesté l’altérisation des corps féminins noirs qui était requise pour élever la fragilité perçue de la féminité blanche au statut d’idéal féminin. Son discours « Ain’t I A Woman? » (Ne suis-je pas une femme?) est l’une des premières critiques féministes connues de l’essentialisme de genre; Le discours de Truth était une reconnaissance de l’interaction entre les hiérarchies de race et de genre dans le contexte de la société patriarcale raciste (bell hooks, 1981). Simone de Beauvoir a elle aussi déconstruit la féminité en affirmant que « l’on ne naît pas femme, on le devient ». Avec Le Deuxième sexe, elle a soutenu que le genre n’était pas inné, mais qu’il créait des rôles que nous sommes socialisé-e-s à adopter conformément à notre sexe biologique. Elle a souligné les limites de ces rôles, en particulier celles imposées aux femmes en raison de l’essentialisme de genre, l’idée que le genre est inné.

Comme l’a fait remarquer Beauvoir, l’essentialisme de genre a été utilisé contre les femmes pendant des siècles dans une tentative d’entraver notre entrée dans la sphère publique, de nous refuser une vie indépendante de la domination masculine. Les prétentions d’un manque de capacité intellectuelle des femmes, de leur passivité inhérente et de leur irrationalité innée étaient toutes utilisées pour restreindre la vie des femmes à un contexte domestique au nom du principe que c’était l’état naturel de la femme. L’histoire démontre que l’insistance sur l’hypothèse d’un « cerveau féminin » est une tactique patriarcale utilisée pour maintenir entre les mains des hommes le suffrage, les droits de propriété, l’autonomie corporelle et l’accès aux études. Vu la longue histoire de misogynie basée sur des a priori concernant un cerveau féminin, le neurosexisme (Fine, 2010), en plus d’être scientifiquement faux, est contradictoire à une perspective féministe.

Pourtant, le concept d’un cerveau féminin est une fois de plus mis de l’avant – non seulement par des idéologues conservateurs, mais dans le contexte des idées politiques queer et de gauche, que l’on présume généralement être progressistes. Les explorations du genre en tant qu’identité, par opposition à une hiérarchie, reposent souvent sur la présomption que le genre est inné – « dans le cerveau » – plutôt que socialement construit. Par conséquent, le développement de la politique transgenre et les désaccords subséquents sur la nature de l’oppression des femmes – ce qui en est la racine et comment la femme est définie – sont devenus une ligne de faille (MacKay, 2015) au sein du mouvement féministe.

FÉMINISME ET IDENTITÉ DE GENRE

Le mot transgenre est utilisé pour décrire l’état d’un individu dont la perception personnelle de son sexe diffère de son sexe biologique. Par exemple, une personne née avec un corps de femme qui s’identifie comme un homme est qualifiée de « transhomme ». Une personne née avec un corps d’homme qui s’identifie comme femme est qualifiée de « transfemme ». Être transgenre peut impliquer un certain degré d’intervention médicale, pouvant inclure une thérapie de remplacement d’hormones et une chirurgie de réaffectation de sexe. Ce processus de transition est alors entrepris pour aligner le moi matériel avec l’identité interne d’une personne transgenre. Toutefois, parmi les 650 000 Britanniques qui entrent dans la catégorie transgenre, on estime à seulement 30 000 le nombre de personnes ayant effectué une transition chirurgicale ou médicale.

Le terme trans a d’abord décrit les personnes nées hommes qui s’identifient comme femmes, ou vice versa, mais il est maintenant utilisé pour désigner une variété d’identités ancrées dans une non-conformité de genre. À ce titre, l’étiquette de trans comprend aussi bien l’identité non binaire (quand une personne ne s’identifie ni comme homme ni comme femme), la fluidité de genre (quand l’identité d’un individu est susceptible de passer du masculin au féminin ou vice versa), et le statut de « genderqueer » (quand un individu identifie à la fois au masculin et au féminin ou à aucun de ces deux pôles), pour ne citer que quelques exemples.

L’antonyme du concept de transgenre est celui de cisgenre, un mot utilisé pour désigner l’alignement du sexe biologique et du rôle de genre assigné. Le statut de cisgenre a été qualifié de privilège par le discours queer, en désignant les personnes cis comme une classe d’oppresseurs et les trans comme les opprimés. Bien que les personnes trans soient indéniablement un groupe marginalisé, aucune distinction n’est faite entre les hommes et les femmes cis en considération des manifestations de cette marginalisation. Pourtant, la violence masculine est systématiquement responsable des meurtres de transfemmes, un motif tragique que Judith Butler identifie comme étant le produit du « … besoin des hommes de satisfaire aux normes culturelles du pouvoir masculin et de la masculinité ».

Dans l’optique queer, c’est le genre auquel on s’identifie et non l classe de sexe à laquelle on appartient qui dicte si on est marginalisé par l’oppression patriarcale ou si on en bénéficie. À cet égard, la politique queer est fondamentalement en contradiction avec l’analyse féministe. Le point de vue queer situe le genre dans l’esprit, où il existe comme identité auto-définie de façon positive – et non comme hiérarchie. Du point de vue féministe, le genre est compris comme un moyen de perpétuer le déséquilibre de pouvoir structurel que le patriarcat a établi entre les classes de sexe.

« Si vous ne reconnaissez pas la réalité matérielle du sexe biologique ou son importance comme axe d’oppression, votre théorie politique ne peut incorporer aucune analyse du patriarcat. La subordination historique et pérenne des femmes n’est pas apparue parce que certains membres de notre espèce choisissent de s’identifier à un rôle social inférieur (et le suggérer serait un acte flagrant de blâme des victimes). Elle a émergé comme moyen permettant aux hommes de dominer la moitié de l’espèce qui est capable de porter des enfants et d’exploiter leur travail sexuel et reproducteur. Nous ne pouvons pas comprendre le développement historique du patriarcat et la persistance de la discrimination sexiste et de la misogynie culturelle sans reconnaître la réalité de la biologie féminine et l’existence d’une classe de personnes biologiquement féminines. » (Rebecca Reilly-Cooper, What I believe about sex and gender)

Comme la théorie queer s’articule sur la pensée poststructuraliste, , elle est par définition incapable de fournir une analyse structurelle cohésive d’une oppression systématique. Après tout, si le moi matériel est arbitraire dans la définition de la manière dont on ressent le monde, il ne peut alors être pris en compte dans la compréhension d’une classe politique quelle qu’elle soit. Ce que la théorie queer n’arrive pas à saisir, c’est que l’oppression structurelle n’est pas liée à la façon dont un individu s’identifie. Le genre en tant qu’identité n’est pas un vecteur dans la matrice de domination (Hill Collins, 2000); que l’on s’identifie ou non à un rôle de genre donné n’a aucun rapport avec la position que nous assigne le patriarcat.

LE PROBLÈME AVEC LE CONCEPT DE « CIS »

Être cis signifie « s’identifier au genre qui vous a été assigné à la naissance ». Mais l’assignation des rôles de genre basés sur les caractéristiques sexuelles est un outil dont se sert le patriarcat pour subordonner les femmes. L’utilisation des limites imposées par le genre pour définir la trajectoire du développement d’un-e enfant est la première manifestation du patriarcat dans sa vie, et c’est particulièrement préjudiciable aux filles. L’essentialisme qui sous-tend l’a priori que les femmes s’identifient aux moyens de notre oppression repose sur la conviction que les femmes sont intrinsèquement adaptées à cette oppression, que les hommes sont intrinsèquement adaptés à nous imposer leur pouvoir. En d’autres termes, classer les femmes comme « cis » équivaut à de la misogynie.

Dans l’optique postmoderne de la théorie queer, l’oppression des femmes en tant que classe de sexe est reconfigurée comme un privilège. Mais, pour les femmes, être « cis » n’est pas un privilège. À l’échelle mondiale, la violence masculine est une des principales causes de décès prématurés des femmes. Dans un monde où le féminicide est endémique, où un tiers des femmes et des filles peuvent s’attendre à subir la violence masculine, être née de sexe féminin n’est pas un privilège. La question de savoir si une personne née femme s’identifie à un rôle de genre particulier n’a aucune incidence sur si elle sera soumise à des mutilations génitales, si elle aura du mal à accéder à des soins de santé génésique, ou si elle sera ostracisée quand elle aura ses règles.

L’on ne peut se désengager par identification personnelle de d’une oppression qui est matérielle à la base. Par conséquent, l’étiquette de « cisgenre » n’a peu ou rien à voir avec le lieu qu’impose le patriarcat aux femmes. Présenter le fait d’habiter un corps féminin comme un privilège exige une méconnaissance totale du contexte sociopolitique de la société patriarcale.

La lutte pour les droits des femmes s’est avérée longue et difficile, avec des avancées réalisées à grand prix pour celles qui ont résisté au patriarcat. Et ce combat n’est pas terminé. L’évolution significative de la reconnaissance des droits des femmes, provoquée par la deuxième vague du féminisme, a entraîné un mouvement délibéré de ressac sociopolitique (Faludi, 1991), qui se répète aujourd’hui dans la mesure où la capacité des femmes à accéder légalement à l’avortement et à d’autres formes de soins de santé génésique sont mis en péril par la généralisation d’un fascisme conservateur partout en Europe et aux États-Unis. Les intersections des enjeux de race, de classe, de handicap et de sexualité jouent aussi leur rôle dans la définition des façons dont les structures de pouvoir agissent sur les femmes.

Pourtant on voit aujourd’hui, au nom de l’inclusivité, les femmes être dépouillées des mots nécessaires pour identifier et ensuite défier notre propre oppression. Les femmes enceintes deviennent des « personnes enceintes ». L’allaitement devient le « chest-feeding ». Les références à la biologie féminine sont traitées comme une forme d’intolérance, ce qui interdit, sous peine de transgression, d’aborder directement les politiques entourant la procréation, la naissance et la maternité. En outre, neutraliser le langage en en supprimant toute référence au sexe n’empêche ni ne conteste pas l’oppression des femmes en tant que classe de sexe. Effacer le corps féminin ne modifie pas les moyens par lesquels le genre opprime les femmes.

L’optique queer place attribue fermement aux gens s’identifiant comme trans la propriété du discours sur le genre. En conséquence, le genre est maintenant un sujet que beaucoup de féministes tentent d’éviter, malgré le rôle fondamental joué par la hiérarchie dans l’oppression des femmes. Les invitations à boire de l’eau de Javel ou à mourir dans un incendie s’avèrent, sans surprise, une tactique de bâillon efficace. Les blagues et les menaces – souvent indiscernables les unes des autres – au sujet des violences contre les femmes sont couramment utilisées comme façon de supprimer les voix dissidentes. De telles agressions ne peuvent être considérées comme une violence à l’endroit de dominants par des dominés. C’est au mieux une forme d’hostilité horizontale (Kennedy, 1970), au pire une légitimation de la violence masculine contre les femmes.

La politique identitaire queer ne tient pas compte des façons dont les femmes sont opprimées en tant que classe de sexe; elle fait parfois l’impasse à leur sujet de façon délibérée. Cette approche sélective de la politique de libération est fondamentalement déficiente. Dépolitiser le genre, en adoptant une approche acritique des déséquilibres de pouvoir qu’il crée, ne profite à personne – et surtout pas aux femmes. Seule l’abolition du genre permettra de se libérer des restrictions qu’il impose. Les chaînes du genre ne peuvent être recyclées en poursuite de la liberté.


BIBLIOGRAPHIE

Simone de Beauvoir. (1949). Le Deuxième sexe

Susan Faludi. (1991). Backlash: La guerre froide contre les femmes

Cordelia Fine. (2010). Delusions of Gender

bell hooks. (1981). Ne suis-je pas une femme? Femmes noires et féminisme

Florynce Kennedy. (1970). Institutionalized Oppression vs. the Female

Finn MacKay. (2015). Radical Feminism

Chimamanda Ngozi Adichie. (2014). We Should All be Feminists

Rebecca Reilly-Cooper. (2015). Sex and Gender: A Beginner’s Guide

Sojourner Truth. (1851). Ain’t I a Woman?


 

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Weiße Menschen, die “Weißen Feminismus” kritisieren, halten weißes Privileg aufrecht

Exactly 18 months after it was originally published, White people critiquing “White Feminism” perpetuate white privilege has been translated into German by the radical feminist collective Die Störenfriedas. I am profoundly touched that these women considered it a worthwhile use of their time and energy. It is something of a surprise that my earliest blog post continues to do the rounds in feminist discourse, and I hope that German readers find it useful.


 

Wenn du online in feministische Diskurse eingebunden bist, ist es wahrscheinlich, dass dir ein bestimmter Begriff aufgefallen ist, der immer geläufiger wird: Weißer Feminismus. Manchmal wird sogar ein Trademark-Logo zur Unterstreichung hinzugefügt. Der Begriff „weißer Feminismus“ wurde zur Chiffre für ein bestimmtes Versagen innerhalb der feministischen Bewegung; von Frauen mit einem gewissen Grad an Privilegien, die es versäumen, ihren marginalisierteren Schwestern zuzuhören; von Frauen mit einem gewissen Grad an Privilegien, die über diese Schwestern hinwegsprechen; von Frauen mit einem gewissen Grad an Privilegien, die die Bewegung auf die Themen ausrichten, die innerhalb ihres eigenen Erfahrungsspektrums liegen. Ursprünglich wurde der Begriff Weißer Feminismus von Women of Colour benutzt, um Rassismus innerhalb der feministischen Bewegung zu thematisieren – eine notwendige und berechtigte Kritik.

Auch wenn weiße Frauen durch die auf Misogynie (Frauenverachtung) aufgebauten bestehenden sozialen Ordnung auf persönlicher und politischer Ebene benachteiligt sind, sind sie auch Nutznießerinnen von institutionellem Rassismus – ob sie das wollen oder nicht. Sogar Frauen mit dezidiert anti-rassistischen Grundsätzen können nicht einfach aus den Vorteilen eines weißen Privilegs aussteigen, angefangen von der größeren (wenn auch immer noch zu geringen) Medienpräsenz weißer Frauen, über eine größere Lohnlücke für Women of Colour bis zu der deutlich erhöhten Wahrscheinlichkeit von Polizeigewalt, die die Lebenswirklichkeit Schwarzer Frauen bestimmt. So funktioniert weißes Privileg. Wir leben in einer Kultur, die durch Rassismus geprägt ist und in der ein großer Teil des Reichtums unseres Landes aus dem Sklavenhandel stammt. So wie Misogynie braucht es viel Zeit und Bewusstsein, sich Rassismus abzutraineren. Es ist ein Lernprozess, der für uns niemals wirklich abgeschlossen ist. Women of Colour, die Rassismus innerhalb der feministischen Community anfechten, geben uns allen die Möglichkeit, uns bewusst von Verhaltensweisen zu lösen, die innerhalb des weißen rassistischen Patriarchats belohnt werden.

Der Begriff Weißer Feminismus wird allerdings nicht mehr ausschließlich von Women of Colour benutzt, um den Rassismus anzugehen, dem wir begegnen. Neuerdings ist es unerlässlich für weiße Feministinnen geworden, anderen weißen Feministinnen, deren Meinungen sie nicht teilen, vorzuwerfen, sie verkörperten weißen Feminismus. Weiße Menschen haben damit begonnen, andere weiße Menschen anzugehen für … ihr Weißsein. Ohne Scheiß. In einem neueren Beitrag für das Vice Magazine beklagt Paris Lee ironischerweise, dass “weiße Feministinnen die größte Medien-Plattform haben”. Künstlerin Molly Crapable, die sowohl über eine Plattform als auch ein beträchtliches Einkommen verfügt (es sei denn, Samsung groß zu machen, war ein Akt der Nächstenliebe), nutzte Twitter um die die Ansichten “schicker weißer Ladys” wegen ihrer Privilegien abzutun. Nun, aus meiner Sicht hier schauen Molly und Paris ziemlich bequem aus.

Statt die Stimmen von Women of Colour zu stärken oder ihre Plattform zu nutzen, die Intersektion von Race und Gender aufzuzeigen, hat eine Reihe liberaler weißer Feministinnen die Kritik an Rassismus gekapert, um ihr eigenes Image als progressiv aufzupolstern – als das der richtigen Art Feministin, nicht einer Weißen Feministin. Aber die Analyse von Rassismus durch Women of Colour innerhalb der feministischen Bewegung zu vereinnahmen, entspricht genau dem Verhalten, das durch die Schaffung des Begriffes “Weißer Feminismus” verhindert werden sollte. Weiße Menschen, die “weißen Feminismus” kritisieren, halten weißes Privileg aufrecht. Das eigene Image über die von Women of Colour angeführten anti-rassistischen Kämpfe zu stellen, ist bestenfalls narzisstisch und schlimmstenfalls rassistisch. Diese Aktionen stützen die Ansicht, dass der von Women of Colour erlebte Rassismus eine Nebensache und nicht ein Hauptanliegen innerhalb der feministischen Bewegung ist.

Weiße Frauen, die den Begriff “Weißer Feminismus” als einen Knüppel benutzen, um sich gegenseitig niederzumachen anstatt als Aufforderung, ihren eigenen Rassismus zu hinterfragen: das ist angewandtes Weißsein in Reinform. In ihrer Eile, “Privilegien reinzuwaschen“, werden weiße Feministinnen zu der gefürchteten Weißen Feministin, in dem sie die Begriffe ihrer marginalisierten Schwestern zu ihrem persönlichen Nutzen aneignen und zweckentfremden.


 

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Pessoas brancas criticando “Feminismo Branco” perpetuam privilégio branco

A year on from its original publication, White people critiquing “White Feminism” perpetuate white privilege has been translated into Portuguese by Vulva Revolução and Carol Correia. It is an honour that my ideas are considered worthy of this effort. I am particularly touched by the foreword, which describes my writing as “an invitation for white feminists to reflect” – the intention of this post translated too.


O texto a seguir foi escrito em 2015 por Claire Heuchan, autora do blog Sister Outrider. Feminista radical, negra, lésbica e escocesa, ela é também mestranda em literatura com ênfase em estudos de gênero, e sua pesquisa se foca em Teoria Feminista Negra, ativismo e escrita. Se você lê em inglês, vale a pena procurar outros textos dela por aí. A tradução foi feita por mim e pela Carol Correia, que tem feito um ótimo trabalho em traduzir materiais do inglês para o português com o intuito de disseminar mais informações sobre feminismo em nossa língua. 

Gostei do texto por ser curto e direto. E é um convite à reflexão para as feministas brancas. Lutar contra o racismo é um papel de todas nós, mas é preciso uma postura ativa, que promova mudanças reais e eficazes. Não adianta só repetir palavras vazias e discursos simplistas. O racismo é um sistema complexo que embasa a nossa sociedade e precisamos entendê-lo para exterminá-lo. E é um assunto que deve ser tratado com seriedade, e não como um mero atalho para impulsionar a própria imagem de forma positiva. Boa leitura!

Se você se envolve em discussões feministas online, as chances são que você já tenha notado uma expressão particular se tornando cada vez mais comum: Feminismo Branco. Algumas vezes até mesmo um símbolo de marca registrada é adicionado, para dar ênfase. O termo Feminismo Branco tornou-se uma abreviação para certas falhas dentro do movimento feminista;  das mulheres com um determinado grau de privilégio falhando em escutar as irmãs mais marginalizadas; das mulheres com um determinado grau de privilégio falando por cima dessas irmãs; das mulheres com um determinado grau de privilégio centralizando o movimento ao redor de problemas que abrangem apenas a gama das próprias experiências delas. Originalmente, o termoFeminismo Branco era utilizado por mulheres não-brancas para abordar o racismo dentro do movimento feminista – uma crítica válida e necessária.

Ainda que mulheres brancas estejam em desvantagem pessoal e política por conta da ordem social vigente construída em cima de misoginia, elas também se beneficiam com o racismo institucional – queiram elas ou não.  Mesmo mulheres brancas com firmes políticas contra o racismo não podem excluir que se beneficiam do privilégio branco; que mulheres brancas recebem mais (embora deficiente) visibilidade da mídia do que suas irmãs negras e de minorias étnicas; que existe uma diferença salarial extensa em relação às mulheres não-brancas e que existe um aumento significativo do risco de violência policial que molda a realidade vivida por mulheres negras. É assim que o privilégio branco funciona. Nós vivemos em uma cultura impregnada de racismo,com uma grande quantidade de riqueza do nosso país decorrente do tráfico de escravos. Bem como a misoginia, leva-se muito tempo e reflexões conscientes para desaprender o racismo. É um processo de aprendizagem no qual nunca nos graduamos totalmente. Mulheres não-brancas desafiando o racismo de dentro do movimento feminista nos dá a oportunidade de conscientemente nos desligarmos de comportamentos recompensados pela supremacia branca do patriarcado.

No entanto, a expressão Feminismo Branco não está mais sendo usada exclusivamente por mulheres não-brancas para contestar o racismo que enfrentamos. Recentemente, tornou-se socialmente obrigatório para feministas brancas usarem o termo para descartar outras feministas brancas com as quais elas não concordam como incorporadoras do Feminismo Branco. As pessoas brancas começaram a chamar a atenção de outras pessoas brancas pela… branquitude. Não estou brincando. Em umartigo recente para a VICE, de alguma forma irônico, Paris Lees lamenta que “feministas brancas têm maiores plataformas de mídia…”. A artista Molly Crabapple, com plataforma de mídia e renda considerável (a não ser que se juntar à Samsung tenha sido um ato de caridade), fez tweets para invalidar pontos de vista, por conta do privilégio, das “senhoras brancas chiques“. Mas, daqui de onde estou sentada, ambas Paris e Molly parecem muito confortáveis.

Em vez de amplificar as vozes das mulheres não-brancas, ou de usar as próprias plataformas para destacar a intersecção entre raça e gênero, uma série de feministas brancas liberais sequestraram a crítica ao racismo com o intuito de dar suporte à própria imagem de progressistas – como se fossem o tipo certo de feminista, não uma Feminista Branca. Mas a cooptação da análise das mulheres não-brancas sobre o racismo dentro do movimento feminista é exatamente o tipo de comportamento para o qual a expressão “Feminismo Branco” foi criada para impedir. Pessoas brancas criticando “Feminismo Branco” perpetuam o privilégio branco. Priorizar a própria imagem, colocando-a acima da luta anti-racista liderada por mulheres não-brancas é, na melhor das hipóteses, narcisista, e na pior, racista. Essas ações apoiam a noção de que o racismo enfrentado por mulheres não-brancas é uma questão secundária, não uma preocupação principal dentro do movimento feminista.

Mulheres brancas usando o “Feminismo Branco” como uma vara para bater umas nas outras, e não como uma indução para que o próprio racismo seja considerado, é a branquitude em seu auge. Na corrida para “se lavar do privilégio”, as feministas brancas tornam-se as temidas Feministas Brancas por conta da apropriação indevida das palavras de suas irmãs marginalizadas para ganho pessoal.


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